Article théâtre(s) magazine n°7

Une hygiène de vie : la lecture à voix haute

La plupart des gens savent lire, mais rares sont ceux qui savent lire à voix haute. Y compris parmi les acteurs professionnels. La lecture est une discipline au sens fort, avec ses contraintes parfois radicales. Elle implique notamment de désapprendre ce qu’on croyait immuable depuis la petite école : ne surtout pas chercher « à mettre le ton », se dire que « respecter la ponctuation » ne veut rien dire, et que « baisser la voix », comme suggèrent les maîtresses, à la fin des phrases, c’est abandonner trop vite une énergie précieuse. Savoir lire à voix haute, c’est oser prendre en charge les silences, aussi : c’est laisser à l’esprit le temps de construire des images à partir des mots, et à partir des creux. Pour celui qui écoute, il s’agit d’une expérience théâtrale d’un genre à part : performance sans spectacle où tout repose sur l’imagination.

Pour celui qui lit, l’effort est d’abord physique. « Tout comme un équilibriste sur un fil, il faut se mettre en résistance », résume la comédienne Caroline Girard, qui propose, avec son association La Liseuse, des séances de lectures publiques, mais aussi des stages pour acteurs et amateurs, où la position du bassin, la détente des épaules et l’énergie du ventre comptent soudain bien plus que la psychologie des personnages.

« Se mettre en résistance ». Cette métaphore dit bien le jeu physique avec l’air, l’énergie et l’apesanteur qu’implique le fait de « porter » un texte en public. Mais avec cette image, Caroline Girard souligne aussi la dimension militante de sa discipline. Car « à voix haute », il s’agit d’emmener les idées le plus loin possible : de les « faire entendre » au sens fort, et de préférence au plus grand nombre. Quand un texte est bien lu, le public découvre que l’intelligence est accessible, et ça le rend plus fort et plus libre. C’est pourquoi La Liseuse se produit volontiers dans les hôpitaux, des centres sociaux et autres lieux souvent privés de littérature. Nul hasard, insiste Caroline Girard, si le corps occupe une place centrale dans ce combat artistique et symbolique. « C’est comme s’il fallait se muscler pour avoir les moyens de tenir le pari, dit-elle. Le pari de la résistance. »

Judith Sibony